وجد
René Guénon, la racine W-J-D, et l'être que le sémitique n'a jamais eu
Par B. Soufari · Racine W-J-D
Deux mots qui se ressemblent.
Un seul renversement.
En 1932, René Guénon croit trouver dans la pensée de l'Islam la preuve de son propre système. Il avait sous les yeux son exact contraire. Il a comparé deux mots qui se ressemblent — sans voir qu'ils désignaient l'inverse l'un de l'autre. La méprise est célèbre chez les arabisants. Ce qu'on a moins dit, c'est qu'elle se règle non par une autorité, mais par une racine.
Version audio — B. Soufari · 10 min 28
En 1932, René Guénon publie Les états multiples de l'être, qui prolonge Le symbolisme de la croix paru l'année précédente. Le projet est d'une ambition rare : dégager une métaphysique sans frontières, dont les grandes traditions ne seraient que les traductions locales, et retrouver sous la diversité des religions ce qu'il nomme leur unité transcendante.
Dans ce cadre, Guénon se tourne vers une doctrine que les soufis nomment waḥdat al-wujūd, « l'unicité de l'être ». Il la lit, et il croit s'y reconnaître. Il croit y lire la confirmation de son propre édifice.
Il avait sous les yeux son contraire. Et il ne l'a pas vu. Cette méprise n'est pas une faute d'érudition : Guénon savait lire. C'est une faute plus profonde et plus silencieuse — une faute de traduction. Pour la mettre au jour, il faut descendre là où Guénon n'est pas descendu : jusqu'à la racine du mot.
Rendons d'abord justice au système, car il est cohérent et même beau. Pour Guénon, l'être est le manifesté : ce qui se montre, prend forme, apparaît. Au-dessus, plus vaste, il place le non-être — le non-manifesté, non comme un manque mais comme une plénitude : le silence d'où sort la parole, le zéro d'où sort le nombre.
Tout cela tient debout. Le système bascule à un seul endroit : lorsque Guénon affirme que ce que les soufis nomment wujūd serait son être manifesté. Car dans la métaphysique du wujūd, c'est l'inverse qui se joue. Le manifesté — ce qui reçoit forme et détermination — ne relève pas du wujūd. Il relève de la māhiyya, mot qu'il faut entendre à la lettre : de mā huwa, « qu'est-ce que c'est ». La māhiyya est la quoi-té d'une chose : la détermination, la forme — exactement le manifesté de Guénon.
Le renversement est là, entier. Ce que Guénon appelle « être », la tradition l'appelle essence. Et ce fond non-manifesté qu'il place au sommet, c'est précisément ce que la tradition appelle wujūd. On le vérifie par l'autre versant : le contraire du wujūd n'est pas l'essence, mais ʿadam — la privation. La présence n'est pas une chose : c'est un don fait à une forme.
Tant qu'on reste dans les mots, on a une école contre une autre, une autorité contre une autre. Pour trancher, il faut un témoin qui n'appartienne à personne. Ce témoin, c'est la racine. En arabe, wujūd repose sur trois consonnes : W-J-D. Dans toute la langue, cette racine ne signifie pas « être ». Elle signifie trouver.
Pas une seule fois la racine ne dit se tenir là, comme une substance. Et la conséquence est implacable : si mawjūd est un participe — le trouvé — alors il y a, avant lui, l'acte de trouver. Le wujūd n'est pas la chose présente : il est la venue en présence, l'événement et non l'objet. Guénon a pris le participe pour le principe.
Et c'est ainsi que la langue révélée connaît la racine — non comme « être », mais comme trouver :
Le substantif métaphysique wujūd (« l'existence »), lui, est post-coranique : ce sont les philosophes qui l'ont tiré du verbe. La langue connaît le trouver ; l'École en a fait l'existence.
L'arabe ne fait pas exception : il obéit à une loi de toute la famille sémitique. Le sémitique n'a jamais eu d'« être » au sens où l'Occident l'entend. Il n'a pas connu l'einai grec, l'ousia, cette substance qui se tient immobile. À la place, il dispose de verbes de mouvement.
| Racine | Sens | Dérivé métaphysique |
|---|---|---|
| W-J-D · ar. | trouver | wujūd — présence, existence |
| K-W-N · ar. | advenir | kawn — cosmos ; takwīn — genèse |
| H-Y-H · héb. | devenir | Ehyeh — « Je serai » (buisson ardent) |
Trouver, advenir, devenir : pas une substance parmi elles. Le sémitique pense l'être comme un événement ; le grec le pense comme une chose. Et le plus troublant vient de la traduction du buisson ardent en grec, pour la Bible d'Alexandrie : le « Je serai » hébreu y fut rendu par egō eimi ho ōn — « Je suis l'Étant ». Le devenir s'était figé en substance. La méprise de Guénon avait déjà deux mille ans.
« Il a pris le trouvé pour le trouver. Le participe pour le principe. »
Que l'ontologie d'une culture épouse la grammaire de sa langue n'est pas une intuition de poète. C'est la thèse qu'Émile Benveniste a établie en linguiste : les catégories de la pensée grecque — au premier rang desquelles l'« être » — décalquent les catégories de la langue grecque, son verbe einai, son article qui substantive l'étant. Là où une langue possède un « être » apte à devenir nom, la métaphysique peut ériger l'Être en substance. Là où une langue ne le possède pas, cette métaphysique n'a aucune prise.
Guénon est venu avec esse — la substance qui se tient. Il l'a posé sur une racine qui dit « trouver ». La racine lui a renvoyé l'inverse. Sa méprise n'est ni religieuse ni doctrinale : elle est grammaticale, et remonte au verbe lui-même.
Reste l'enseignement, qui déborde Guénon. Pendant des siècles, on a comparé les traditions par leurs mots : « être » d'un côté, wujūd de l'autre, tenus pour identiques parce que les dictionnaires les faisaient se répondre. Guénon n'a pas inventé cette erreur ; il l'a portée à son sommet.
Or comparer deux mondes par leurs mots, c'est comparer deux ponts sans descendre dans le fleuve qu'ils enjambent. Un pont relie deux rives parce qu'on l'a construit pour cela — il atteste une intention, non une identité. Le fleuve, lui, coule sous les deux.
« Le mot est un pont.
La racine est le fleuve. »
La question n'est donc plus : Guénon avait-il raison sur l'Islam ? Elle devient : que reste-t-il de nos comparaisons — entre les langues, les religions, les peuples — le jour où nous cessons de confronter les mots, pour descendre jusqu'à l'invariant qu'ils recouvrent ? Ce jour-là, peut-être, les traditions ne se ressembleront pas là où on le croyait, et se rejoindront là où l'on ne regardait pas.
| Dimension | Code | Contenu |
|---|---|---|
| Invariant sémantique | IS | Présence advenue dans la rencontre. Couvre 100 % des dérivations (trouver / exister / s'extasier / avoir conscience). |
| Champ de dérivation | CD | wajada · mawjūd (« le trouvé ») · wujūd · wajd · wijdān. Maṣdar central : wujūd. |
| Réseau d'opposition | RO | Opposé réel : ʿ-D-M (privation). À distinguer sans opposer : māhiyya. Racine sœur : K-W-N. |
| Contexte coranique | CC | Emploi verbal massif (« trouver »). Le substantif wujūd est post-coranique, forgé par la falsafa et l'ʿirfān. |
| Charge axiologique | CA | φ⁺ — pôle de plénitude. La présence contre la privation. |
| Pont intertextuel | PI | « Être » se lexicalise par des racines dynamiques : trouver (W-J-D), advenir (K-W-N), devenir (H-Y-H). Aucune ne code l'ousia. |
Guénon a traité un pont comme s'il était le fleuve.
Une résonance entre deux mots, prise pour une identité.
Mais le wujūd n'est pas l'étant qui se tient là.
Il est la présence qui se trouve, dans la rencontre.
le trouvé ≠ le trouver
Le participe et l'acte. La chose et l'événement.
La racine s'en souvenait.
Et à Allah appartient l'Omniscience.