Note liminaire. Le diptyque avait décrit deux organes trompés : l'œil qui prend le mirage pour de l'eau, l'oreille qui ne distingue pas le souffle vrai du souffle qui se rétracte. Restait à nommer l'organe du milieu, celui qui tranche quand l'œil et l'oreille hésitent. Nous le cherchons ici, et nous le trouvons logé dans une racine. Deux registres s'y croiseront, tenus séparés d'un bout à l'autre : la linguistique, qui donne une racine et ses dérivés attestés ; et la lecture que les traditions ont faite de cette faculté, méditation qui vaut comme méditation et jamais comme preuve. Une vigilance de plus s'impose sur cette planche. La science moderne du corps qui « sait » avant la conscience y rôdera ; nous ne la laisserons paraître qu'en écho subordonné, jamais en fondation, car l'écho désigne et ne prouve pas. Et parce que nous nommons ici la faculté même du discernement, il faudra, avant de clore, retourner ce discernement contre nous : celui qui reconnaît peut se contrefaire en celui qui prétend reconnaître.
L'arabe partage le savoir en deux mots qui ne se recouvrent pas. Il y a علم, ʿilm, la connaissance qui se démontre, propositionnelle, cumulable, celle qui établit qu'une chose est vraie et peut en administrer la preuve. Et il y a معرفة, maʿrifa, de la racine ع-ر-ف, la connaissance qui reconnaît : le savoir qui dit « oui, c'est cela, je l'ai déjà rencontré ». Le ʿārif, le connaissant, ne prouve pas ; il retrouve. La tradition a logé cette faculté dans un organe, le qalb, le cœur, le centre où quelque chose est reconnu avant d'être argumenté. C'est très exactement la faculté qu'on attend au milieu d'une grammaire du discernement : là où l'œil calcule et l'oreille enregistre, le centre reconnaît. Ce qui le rend puissant et, nous y viendrons, falsifiable, car une reconnaissance peut se jouer.
Cette racine ne nomme pas seulement une manière de connaître ; elle nomme le bien lui-même. Le bien se dit معروف, maʿrūf, littéralement le reconnu, ce que la racine ع-ر-ف marque comme connu, familier, admis de tous. Le mal se dit منكر, munkar, le méconnu, le désavoué, d'une autre racine, ن-ك-ر, celle du déni et de l'étrangeté, et nous tenons à la distinguer, car la reconnaissance et le refus ne sont pas un seul mot qu'on retourne. Le grand impératif du Livre, ordonner le convenable et proscrire le blâmable, ordonne donc le reconnu et proscrit le désavoué : la morale y est posée comme une affaire de reconnaissance. Le bien est ce que le centre reconnaît pour sien ; le blâmable, ce qu'il ne peut s'approprier. Nous retrouvons là, par un autre chemin, le geste que la charpente avait nommé résorber : le centre reprend ce qu'il reconnaît, et laisse au-dehors ce qu'il désavoue. Et la sourate qui porte le nom de cette racine, al-Aʿrāf, les Hauteurs, dresse sur ses crêtes des hommes qui reconnaissent chacun à sa marque (7:46) : le lieu du discernement est un seuil élevé, et ceux qui l'habitent sont ceux qui reconnaissent. Que le nom de la sourate (la hauteur, ʿurf) et le verbe reconnaître tiennent à la même racine ع-ر-ف est un fait du lexique ; y lire le seuil comme lieu de la reconnaissance est une méditation, et nous la donnons pour telle.
Reste à dire ce que la reconnaissance retrouve. Le préfixe n'est pas un ornement : reconnaître, c'est connaître à nouveau, et la tradition nomme l'objet de ce ressouvenir. Avant l'histoire, selon un verset d'al-Aʿrāf même, Dieu tira des reins des fils d'Adam leur descendance et la fit témoigner contre elle-même : Ne suis-je pas votre Seigneur ? Oui, nous en témoignons (7:172). Ce pacte primordial, le mīthāq, fait de la reconnaissance une mémoire : reconnaître le vrai, c'est se souvenir d'un accord que l'âme a déjà scellé. Nous prenons soin de ne pas surcharger le lien : mīthāq relève d'une autre racine, و-ث-ق, lier, faire confiance, et le pont entre la reconnaissance et le pacte est une lecture de la tradition, non une parenté de mots. C'est ici, et ici seulement, subordonnée, que la science du corps peut faire écho. L'idée qu'un savoir siège en-deçà du discours, que quelque chose « reconnaît » avant que le cortex ne parle, a ses partisans, et nous la tenons à distance de membrane. Le potentiel préparatoire de Libet, relu par Schurger, n'est peut-être qu'un bruit d'accumulation et non une décision d'avance ; le marqueur somatique de Damasio est contesté ; la théorie polyvagale, disputée jusque dans ses prémisses. Bâtir le centre spirituel sur ce socle serait la dorure même que cette série pourchasse. La science, ici, désigne une forme ; elle n'établit rien. Nous roulons sur le noyau (la racine et le pacte) et laissons le vernis.
Comme l'œil avait son riyāʾ et le nom son Dajjāl, le centre a son imposteur, taillé dans le même bois. La racine ع-ر-ف, qui donne le connaissant, donne aussi عرّاف, ʿarrāf, le devin, celui qui prétend reconnaître le caché sans en avoir reçu le droit, et que la tradition frappe d'interdit. La racine de la gnose produit la divination. La faculté qui reconnaît le vrai peut se contrefaire en connaisseur qui joue la reconnaissance, et le partage, comme toujours, ne se lit pas dans le mot mais dans ce qui l'entoure. Cette faculté a même sa géographie. Le pèlerinage culmine dans une plaine, ʿArafāt, dont les consonnes sont celles de la racine, et que la tradition lit comme le lieu où l'on reconnaît : Adam et Ève, dit-on, s'y retrouvent après la chute, et Gabriel y demande à Abraham a-ʿarafta ? (as-tu reconnu ?). L'étymologie réelle du nom demeure incertaine, sans doute pré-islamique, et nous ne la donnons pas pour établie ; mais la lecture tombe juste, car la reconnaissance est un rite où l'on entre, non un savoir qu'on possède. Voilà le dernier scrupule, celui qui retourne la planche contre elle-même. Reconnaître le vrai est un don reçu, non une prise ; à l'instant où le connaissant adore sa propre reconnaissance, où il fait de son discernement un spectacle de discernement, le ʿārif devient ʿarrāf, et la lucidité qui distinguait bascule dans la divination qui se donne en représentation. Nous n'avons donc pas décrit une faculté que nous posséderions. Nous avons nommé un organe qui reconnaît tant qu'il se tait sur lui-même, et qui se perd à l'instant où il se contemple.