Grammaire du discernement · Scanner le Sens ↑ Sommaire

Épisode 1 · Grammaire du discernement

Anatomie d'une dictée

Ce que l'histoire établit d'A Course in Miracles

Note liminaire. Nous ne prétendons pas trancher la question qui fascine et qui divise : d'où venait la voix. Cette question, par construction, n'a pas de réponse vérifiable, et nous la laissons ouverte. Notre travail est plus modeste et plus sûr. Il consiste à tenir séparés deux ordres de discours que la ferveur mélange : ce que le texte dit de lui-même et de ses origines, d'une part ; ce que l'archive, la biographie et le droit permettent d'établir, d'autre part. Toute la difficulté d'un tel objet tient à ce que la première voix est abondante, cohérente, émouvante, et la seconde rare, dispersée, parfois contredite. Nous signalons à chaque pas de quel côté de la membrane nous nous tenons.


Un premier fait, sobre, résiste à toute interprétation : l'objet existe en trois volumes. Un Texte qui expose la doctrine sur quelque six cents pages ; un Livre d'exercices de trois cent soixante-cinq leçons, une par jour de l'année civile ; un Manuel pour enseignants bref, en forme de questions et de réponses. La dictée, selon le récit de ses deux artisans, s'est déroulée d'octobre 1965 à septembre 1972 ; la publication reliée date de 1976. Deux suppléments et un recueil posthume de poèmes ont suivi, transcrits, dit-on, par le même procédé. Le mouvement présente l'ensemble comme une révélation d'portée universelle. Nous enregistrons cette qualification pour ce qu'elle est : une description que l'œuvre donne d'elle-même, non un fait que l'histoire corrobore. La distinction n'est pas une coquetterie de méthode. Elle est le seul terrain d'où l'on puisse parler sans se convertir ni ricaner.

Les deux personnes par qui le texte a transité ne sont ni des mystiques ni des marginaux. Helen Schucman et William Thetford étaient des psychologues universitaires, installés au sommet d'une institution de recherche, le Columbia-Presbyterian Medical Center de New York. Leur métier consistait précisément à mesurer l'esprit : tests, évaluations de personnalité, protocoles cliniques. Thetford avait soutenu son doctorat à l'université de Chicago en 1949, où il fut l'un des premiers doctorants et assistants de Carl Rogers, arrivé en 1945 — le fondateur d'une psychothérapie fondée sur l'écoute non directive. Nous rapportons ce détail sans le surcharger, mais on ne peut l'ignorer quand on considère qu'une voix intérieure allait bientôt trouver, chez sa collègue, une oreille prête à la transcrire sans l'interrompre. Schucman, elle, avait obtenu son doctorat en 1957, après une spécialisation sur l'éducabilité des enfants gravement déficients. Deux cliniciens formés à savoir comment se fabrique une conviction : cette circonstance ne prouve rien sur la nature de ce qu'ils ont produit, mais elle interdit d'en parler comme d'un prodige survenu à des naïfs.

La trajectoire religieuse de Schucman mérite qu'on s'y arrête, et elle est mieux documentée qu'on pourrait le craindre : ses propres pages autobiographiques et la biographie de référence établie par son éditeur attestent, chez cette fille d'un père athée et non pratiquant, une expérience marquante vécue à Lourdes en 1921 — le lieu des guérisons miraculeuses, notons-le, chez celle qui transcrirait un demi-siècle plus tard un « cours en miracles » —, un baptême baptiste l'année suivante sous l'influence de la gouvernante de la famille, puis un athéisme revendiqué à l'âge adulte. Le motif d'ensemble est celui d'une femme qui a traversé plusieurs formes du sacré sans se fixer, et qui a fini par héberger, contre son propre matérialisme déclaré, une voix qu'elle nommait Jésus tout en refusant d'y croire. L'ambivalence n'est pas un détail psychologique ; elle est au cœur du dossier, et nous y reviendrons.

Un versant de la biographie de Thetford appelle une prudence particulière, car il attire les récits les plus échevelés. Les faits établis sont les suivants : entre 1960 et 1964, Thetford a reçu des financements de l'Human Ecology Fund, organisme dont des auditions sénatoriales de 1977 ont révélé qu'il servait de paravent au programme MKULTRA de la CIA ; Columbia a confirmé qu'il avait conduit, dans ce cadre, une étude comportementale sans administration de substances. Il avait par ailleurs contribué, dès les années cinquante, à un système d'évaluation de la personnalité utilisé par les services. Voilà pour l'attesté. En revanche, l'hypothèse selon laquelle la dictée elle-même aurait été une opération de renseignement destinée à saper le christianisme relève de la pure conjecture, et aucune archive ne l'étaye. Nous la mentionnons pour la désarmer. Ce qui demeure, une fois la fable écartée, est plus troublant que la fable : l'un des deux scribes avait travaillé, dans les années qui précèdent, sur la modification des attitudes et l'évaluation des profils mentaux. La coïncidence ne conclut rien. Elle épaissit la question.

Sur l'origine intellectuelle du texte, la recherche universitaire est moins hésitante. Loin d'être sans filiation, la doctrine du Cours prolonge des courants parfaitement datables. Le vocabulaire est massivement freudien — l'ego, la projection, les mécanismes de défense —, retourné en métaphysique. La charpente évoque la Science Chrétienne de Mary Baker Eddy et les mouvances du New Thought : l'idée que la matière, la maladie et la souffrance n'ont pas de réalité, Dieu seul étant réel. Cette proximité n'est pas abstraite ; elle passe par les mères des deux scribes, l'une attirée par la Science Chrétienne et l'Unity, les parents de l'autre membres de cette même Église durant son enfance. Un prêtre qui fut proche de Schucman a pu décrire le Cours comme une synthèse de théologies chrétienne et scientiste mal assimilées, retravaillée par les tourments personnels de sa scribe. Nous n'endossons pas ce jugement ; nous le versons au dossier comme la lecture d'un témoin qualifié.

Reste la question du procédé, celle qui décide de tout. Les historiens des religions ne parlent ni de miracle ni de supercherie ; ils rangent le cas dans une catégorie précise, le channeling par dictée intérieure consciente — un flux de paroles reçu en état de veille, transcrit sans transe. Le spécialiste qui fait autorité sur ce point souligne d'ailleurs que le résultat dément le préjugé courant sur ce genre de matériel : au lieu de platitudes, un système spéculatif dense, cohérent, apparenté au monisme védantique. Les lectures psychologiques, de leur côté, rapprochent le phénomène de l'écriture automatique et de l'automatisme psychique décrits à la fin du XIXᵉ siècle, où une part de l'esprit compose un système entier et l'attribue à une instance extérieure. Aucune de ces lectures ne se laisse prouver. Toutes convergent sur un point que nous tenons pour l'essentiel : la voix, prise seule, ne livre jamais sa source. On ne la juge qu'à ce qui l'entoure.

C'est ici que la biographie cesse d'être anecdote et devient argument. Le rapport de Schucman à son propre texte est resté, jusqu'à la fin, déchiré. Deux lectures s'opposent, et nous refusons de les fondre. Les récits du mouvement décrivent une crise spirituelle, la résistance de l'ego devant une vérité qui le dépasse. Des enquêtes journalistiques et le témoignage de proches cliniciens décrivent, eux, une détresse psychiatrique lourde dans les derniers mois, tournée en colère contre l'ouvrage. Nous n'avons pas les moyens de trancher entre la sainte réticence et la décompensation, et nous nous garderons de le faire. Mais l'existence même de ce déchirement est un fait, et ce fait travaille la question centrale. Car toutes les traditions qui ont réfléchi au discernement des voix ont posé la même règle : une parole se juge à ses fruits. Or le premier fruit, ici, fut une scission durable dans la personne qui l'a reçue.

Une dernière donnée referme le dossier, et c'est peut-être la plus éloquente. En 2004, un tribunal fédéral américain a jugé que le copyright de 1975 était nul, et que le texte appartenait au domaine public. Le motif : une version antérieure avait été déposée et consultée librement dans une bibliothèque dès 1973, sans mention de propriété. Un texte qui se donne pour dicté par le Christ a donc perdu ses droits pour la raison la plus terrestre qui soit — il avait déjà été donné à lire, et le droit ne connaît que les traces. Que ce verdict ait clos un litige de plusieurs millions de dollars, autour d'une œuvre qui enseigne l'irréalité du monde et la vanité de la possession, n'est pas une ironie que nous ajoutons. C'est une ironie que les faits produisent seuls, et qu'il suffit de laisser paraître.

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