Grammaire du discernement · Scanner le Sens ↑ Sommaire

Épisode 2 · Grammaire du discernement

Le signe reçu, le signe fabriqué

Une grammaire du discernement

Note liminaire. La pièce précédente laissait une question ouverte, et volontairement : nul document ne dira jamais d'où venait la voix qui dicta ce texte. Nous ne reprenons pas cette question, parce qu'elle n'a pas d'issue. Nous en posons une autre, que la langue, elle, sait trancher. Non « quelle est la source de telle voix », mais « à quoi se reconnaît une parole qui se reçoit d'une parole qui se fabrique ». Notre hypothèse est que les langues sémitiques ont logé la réponse dans leurs racines mêmes, et qu'il suffit de les lire avec soin pour voir affleurer, sous le vocabulaire du sacré, une grammaire du vrai et de son masque. Ce qui suit est un exercice de lecture, non une accusation.


Deux gestes s'opposent au fondement de toute tradition de la parole haute. Le premier se subit : le prophète reçoit, il ne compose pas, et le premier mot du texte qui nous occupe le dit sans détour — prends des notes. Le second s'exécute : un opérateur agit sur la lettre, le nom ou l'image pour forcer un effet. Le partage entre ces deux gestes traverse tout, et il porte, en arabe, des noms précis. Nous suivrons ces noms, car ils en savent plus que nous.

Commençons par l'illusion, puisque c'est elle qui imite le mieux. Le mirage se dit سراب, sarāb, d'une racine (س-ر-ب) qui signifie couler, s'écouler, aller librement. La langue a donc bâti le nom de l'eau absente sur le verbe de l'eau qui coule : le mot de l'illusion est taillé dans le mot du réel qu'elle singe. Le Coran en fait un instrument de jugement — les œuvres vaines comparées à un sarāb dans la plaine, que l'assoiffé prend pour de l'eau, les montagnes à la fin réduites au même mirage. Voir n'y garantit rien ; l'œil est précisément le lieu de la duperie. À côté de sarāb se tient خيال, khayāl, la racine de l'image sans corps, du fantasme. Et quand le récit coranique décrit les mages de Pharaon jetant leurs cordes, il n'écrit pas qu'elles rampaient, mais qu'il lui sembla, par leur sorcellerie, qu'elles rampaientyukhayyalu ilayhi. La magie n'y transforme aucune matière ; elle fabrique une apparence. Le sihr est un khayāl armé, un mirage produit sur commande. Les techniciens de l'illusion, du reste, ensorcellent expressément les yeux des gens : leur art vise l'organe de la preuve.

Une racine, à elle seule, tient le vrai et son double, et nous la tenons pour le spécimen le plus net de ce que nous cherchons. La racine ر-أ-ي, voir, éclate en un théâtre entier. Elle porte d'abord رؤيا, ruʾyā, la vision vraie, celle d'Abraham et de Joseph ; à son côté se tient رئي, riʾy, la simple apparence, l'aspect extérieur, et مرآة, mirʾāh, le miroir où le regard se retourne sur lui-même. De la même souche vient enfin رياء, riyāʾ, l'ostentation — l'acte accompli pour être vu, la dévotion retournée en spectacle de dévotion. Un seul verbe voir engendre la vision authentique et son exacte contrefaçon : le regard qui perçoit, et le regard qui se donne en représentation. Le partage du vrai et du faux ne descend pas d'ailleurs pour s'appliquer à la langue ; il habite déjà la morphologie.

Vient alors le nom qui décide, et son vertige. L'Oint se dit المسيح, al-Masīḥ, d'une racine (م-س-ح) qui signifie oindre, mais aussi essuyer, passer la main. Le Christ y guérit en essuyant, en touchant. Or le faux messie que la tradition attend à la fin des temps porte le même titre : المسيح الدجال. Deux Masīḥ, un vrai, un faux, sous un seul nom. Les lexicographes classiques expliquent que le second mérite ce titre par la même racine : son œil est mamsūḥ, essuyé, effacé — il est le Borgne. La racine qui produit la main qui guérit produit l'œil aboli. Le vrai et le faux naissent du même geste, et seul ce qui les entoure les sépare. Quant au surnom الدجال, ad-Dajjāl, sa racine (د-ج-ل) dit dorer, plaquer : la pièce mudajjal est la monnaie plaquée d'or pour paraître ce qu'elle n'est pas. Le faux messie est le doreur, celui qui pose une mince couche de vrai sur du faux, et sa puissance entière est de l'ordre du montré — faux paradis, fausse pluie, faux prodiges. De quoi tirer une loi que nous tenons pour centrale : un nom ne prouve rien en se prononçant. La voix qui se dit Jésus n'échappe pas à cette loi, puisque, dans cette même tradition, c'est le faux qui a le plus besoin d'emprunter le nom du vrai. Le nom haut n'authentifie pas ; il est le premier outil du placage.

Reste le canal le plus dangereux, parce qu'il n'a pas de dehors du tout : la voix intérieure. L'arabe y déploie une taxonomie que le français a perdue. La révélation véritable se dit وحي, waḥy, d'une racine (و-ح-ي) qui ne signifie pas dévoiler mais communiquer vite, en secret, par allusion — souffler à. La susurration trompeuse se dit وسواس, waswās, et le Livre se referme sur elle : le mal du khannās, celui qui souffle puis se rétracte, se dérobe dès qu'on se retourne vers lui, et qui chuchote dans les poitrines des hommes, à la première personne, indiscernable de leur propre pensée. Retenons le scandale : le vrai souffle et le faux souffle partagent la même forme — bref, caché, allusif, intérieur. La différence ne loge pas dans le canal ; le canal est identique. Entre les deux se tient un terme neutre, هاتف, hātif, la voix entendue sans qu'on en voie la source — mot que l'arabe moderne, par une ironie qu'on ne peut inventer, a donné au téléphone. La voix sans corps est devenue le nom de l'appareil. Et c'est très exactement la catégorie où tombe une dictée reçue d'une instance qu'aucun tiers ne perçoit.

Ce qui produit la voix, plutôt qu'il ne la reçoit, forme une lignée — non de personnes, mais d'un même geste sur le signe. Pharaon travaille l'image et l'œil. Babylone, sous le nom faussement prêté à Salomon, travaille le Nom, et ce qu'on y apprend, selon le Coran, sépare l'homme de son épouse : le faux, ici comme partout, divise. Plus tard, dans l'Espagne du treizième siècle, une kabbale de la permutation des lettres cherchera, par la respiration et la scansion des Noms divins, à induire l'état prophétique — une méthode pour fabriquer la voix du dedans, que les juristes de la communauté frapperont d'interdit pour cette raison même. Le fil court de l'œil trompé au Nom manipulé, puis à la lettre permutée qui déclenche l'audition. Au bout de ce fil se tient une scène très moderne : deux cliniciens dont le métier était de savoir comment se fabrique une conviction intérieure, et une voix qui se présente comme reçue.

De tout ceci se dégage un critère, et il est étranger à la voix elle-même — ce qui est heureux, car la voix, seule, demeure indécidable. Trois marques, toutes extérieures. La conformité à ce qui est déjà établi, d'abord : une parole qui défait l'acquis se dénonce. Ce qu'elle demande, ensuite : flatte-t-elle, isole-t-elle, se pose-t-elle en source unique et divise-t-elle celui qui l'écoute d'avec les siens. Ses fruits, enfin. Et la tradition ajoute un signe qui vaut mieux que tous les prodiges : le vrai ne surenchérit pas sur le faux, il le consomme. Le bâton de Moïse n'offre pas une plus belle illusion ; il avale ce que les mages ont truqué. Le Messie ne débat pas avec son double à la fin des temps ; il le met à mort. Le réel ne bat pas l'apparence à son propre jeu du spectacle ; il l'engloutit et la fait cesser.

Un dernier scrupule, pour n'être pas dupes de nous-mêmes. Le regard qui démonte le mirage peut, lui aussi, tomber dans le riyāʾ : l'analyse peut se faire spectacle d'analyse, la lucidité se donner en représentation de lucidité. La racine qui piège la dévotion piège aussi la critique. Nous n'avons donc pas exposé une supériorité ; nous avons décrit un partage qui nous inclut. Devant toute voix, la nôtre comprise, une seule chose n'est pas permise : la créditer sur sa parole. Le mirage ne se réfute pas en le fixant mieux — on marche vers l'eau, et l'eau recule. La voix sans source ne s'authentifie pas en l'écoutant mieux — on la confronte à l'établi, au demandé, au produit. Elle tient, ou bien elle khannās, elle se dérobe.

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