Note liminaire. Cette planche est la plus périlleuse de la série, et nous le disons d'entrée. Elle traite du caché, et le caché est le lieu où toutes les impostures prospèrent, y compris celle qui nous guette. Deux registres s'y croiseront, tenus séparés comme toujours : la linguistique, qui donne des racines et leurs sens attestés ; et la lecture des traditions, méditation donnée pour méditation. Une règle de plus gouverne chaque ligne : le caché ne sera jamais convoqué seul. Chaque fois que nous nommerons le dedans, nous montrerons le dehors auquel il tient. Et parce que la série est née d'un texte qui se présente comme dicté du dedans, cette planche s'achèvera en contre-épreuve : nous poserons le texte-cas sur le socle des deux Noms, et nous laisserons la balance pencher seule.
Un verset tient les quatre Noms dans un seul souffle, et il faut l'entendre avant de le commenter : « Il est le Premier et le Dernier, le Manifeste et le Caché », huwa al-Awwalu wa-l-Ākhiru wa-l-Ẓāhiru wa-l-Bāṭin (57:3). Deux couples : le temps pris aux deux bouts, l'espace pris aux deux faces. Or les deux Noms de la seconde paire sont taillés, dans le lexique, à même le corps. Al-Ẓāhir, le Manifeste, vient de la racine ظ-ه-ر, celle de ظهر, ẓahr, le dos. La face qui se voit, la surface exposée, le midi (ẓuhr) où tout est en pleine lumière. Al-Bāṭin, le Caché, vient de ب-ط-ن, la racine de بطن, baṭn, le ventre. La face molle, couverte, tournée vers le dedans. Le couple du Manifeste et du Caché se dit donc, à ras du lexique, comme le couple du dos et du ventre. Constatons ce que ce fait est, et ce qu'il n'est pas : la tradition ne prête aucun corps à Dieu, et nul théologien n'a lu là une anatomie divine. La langue a simplement nommé le visible avec le mot de la face qui s'expose, et l'invisible avec le mot de la face qui se dérobe, l'outil concret prêté à l'idée, comme le burin de la planche du vrai. Le troisième Nom de notre socle complète le corps : al-Matīn, le Ferme (51:58, dhū al-quwwati al-matīn, le Détenteur de la force, l'Inébranlable), vient de م-ت-ن, la racine de متن, matn, le dos encore, mais pris autrement : l'échine, la crête dure, la croupe ferme d'un terrain qui porte. Le ventre qui couvre, le dos qui montre, l'échine qui tient. Trois Noms, trois faces d'un seul corps de langue.
Avant d'aller plus loin, il faut payer une dette. La planche du vrai avait planté une balise en croisant, dans un même verset, al-bāṭil (le vain que le vrai fracasse) et promis d'y revenir. Nous y sommes. باطل, bāṭil, vient de ب-ط-ل : être vain, nul, s'annuler de soi-même. باطن, bāṭin, vient de ب-ط-ن : être caché, intérieur. Une seule consonne les sépare à l'oreille, et un abîme les sépare dans la langue : deux racines étrangères l'une à l'autre, sans parenté aucune. Le vain n'a rien du caché, le caché n'a rien du vain, et quiconque les fond sur la foi de l'ouïe fabrique un pont avec du vent. Nous avons posé cette règle dès la première charpente : la quasi-homophonie est un avertissement, jamais un passage. Retenons pourtant l'avertissement lui-même, car il reviendra à la fin de cette planche nous dire quelque chose que les lettres ne disaient pas.
Que vaut alors le caché, s'il ne se confond pas avec le vain ? La langue répond par un objet domestique. La racine ب-ط-ن donne بطانة, biṭāna, la doublure d'un vêtement. La face intérieure du tissu, celle qui touche la peau et que nul ne voit ; et, par extension coranique, le cercle intime, les confidents qu'on ne prend pas hors des siens (3:118). Or une doublure n'existe que cousue. Détachée de l'étoffe, elle cesse d'être une doublure et devient un chiffon. Voilà, logée dans un mot de tailleur, toute la doctrine du bāṭin : le caché est la face intérieure d'une chose qui possède aussi un dehors, et il ne se lit qu'à travers lui. Le verset des quatre Noms le dit par sa syntaxe même : al-Ẓāhir wa-l-Bāṭin, le Manifeste et le Caché, d'un seul tenant, jamais l'un sans l'autre. Un dedans qui congédie son dehors ne s'approfondit pas ; il se découd.
Le dos, maintenant. Car le dos porte, et ce qu'il porte éclaire toute la série. Le verset du pacte primordial, celui-là même qui fondait la planche du centre, dit que Dieu tira la descendance des fils d'Adam min ẓuhūrihim, « de leurs dos » (7:172). L'accord scellé avant l'histoire, celui que la maʿrifa re-connaît, est extrait du dos. Et le dos porte aussi la charge : « N'avons-nous pas déposé loin de toi ton fardeau, celui qui accablait ton dos ? », anqaḍa ẓahrak, jusqu'à le faire craquer (94:2-3). Le wizr, le faix des actes, pèse sur le ẓahr. La face manifeste de l'homme est donc, dans le texte, celle qui transporte : le pacte ancien et le poids accumulé, la mémoire de l'accord et la note des actes. Le ventre, à l'autre face, est le lieu où l'on se forme sans être vu : l'embryon se dit جنين, janīn, de la racine ج-ن-ن (couvrir, dérober au regard, celle-là même qui fait le jardin clos et les êtres cachés), « lorsque vous étiez des enfouis dans les ventres de vos mères » (fī buṭūni ummahātikum, 53:32). Le caché est doublement dit : par le contenant et par le contenu. Ainsi se répartit le corps de la langue : au ventre la genèse invisible, au dos la charge visible et l'accord dont on se souvient. Et l'hébreu, une fois encore, tient l'autre bout de la corde : beten (בטן), le ventre, la matrice ; motnayim (מתנים), les reins que l'on ceint avant de se tenir debout, parenté que nous donnons, comme toujours, pour un écho de lexique à faire vérifier, et rien de plus.
Reste l'échine, et elle nous mène au texte. Car matn, dans la science des traditions, désigne très précisément le corps d'un rapport (l'énoncé, le contenu transmis) par opposition à l'isnād, la chaîne des transmetteurs qui le porte de bouche en bouche jusqu'à sa source. La tradition a nommé « échine » ce que la chaîne transporte, et elle a fait de l'examen conjoint des deux le cœur entier de sa critique : un matn ne vaut que par son isnād, un contenu ne pèse que porté par une chaîne nommée, maillon par maillon, jusqu'au bout. Nul énoncé ne s'authentifie seul ; le texte le plus beau du monde, sans chaîne, reste un texte en quête de source. On reconnaît là, portée au rang de méthode, la règle que le diptyque avait tirée des racines : la voix, prise seule, ne livre jamais sa source : on la juge à ce qui l'entoure. L'isnād est ce « ce qui l'entoure » devenu institution.
Le socle est posé ; posons-y le texte-cas, et tenons la membrane d'une main ferme : ce qui suit rapporte ce que le texte dit de lui-même, mis en regard de ce que les Noms disent : la balance penchera seule. Le texte qui a ouvert cette série enseigne, selon ses propres termes, que le corps est une illusion, un instrument du rêve, dont l'apprentissage consiste à se déprendre. En face : une langue qui taille ses plus hauts Noms dans le ventre et le dos, et qui nomme le Manifeste avec le mot de la face la plus charnelle qui soit. Le même texte enseigne que le passé est révolu et irréel, que le pardon consiste à voir qu'il ne s'est rien produit, qu'il n'existe ni faute à porter ni dette à régler. En face : un dos d'où l'on tire le pacte, un dos qui craque sous le fardeau, un ḥaqq qui est à la fois le vrai et le dû, un mirage qui s'achève sur un règlement de compte. Une doctrine où le passé n'a pas eu lieu retire à la re-connaissance son objet même : s'il n'y a rien derrière, il n'y a rien à retrouver, et la faculté du centre tourne à vide. Le même texte, enfin, se donne comme dicté du dedans, et déclare illusoire le dehors qui permettrait d'en juger. Il offre donc, à la lettre, un bāṭin sans ẓāhir : une doublure présentée seule, en soutenant que le vêtement n'existe pas. Et son échine va sans chaîne : un matn somptueux (six cents pages d'un système dense, nul ne l'a contesté) mais d'isnād, aucun ; une voix qu'aucun tiers ne perçoit, une transmission à deux, close sur elle-même ; et lorsqu'une chaîne fut enfin examinée, ce fut celle du droit, et l'on sait ce qu'elle établit : le texte avait circulé sans nom de propriétaire, et le tribunal le rendit au domaine public. La seule instance qui ait jamais tranché sur « ce qui entoure » cette voix a conclu que rien ne l'entourait.
Alors l'avertissement de la quasi-homophonie livre son dernier mot, et nous le donnons pour ce qu'il est, une lecture de structure, nullement une étymologie. Bāṭin et bāṭil demeurent deux racines étrangères ; aucune lettre ne les marie. Mais un caché qui a coupé son manifeste se met, par construction, hors de toute prise : rien ne peut marcher vers lui, rien ne peut le peser, rien ne peut lui présenter la note. Or nous avons appris, à la planche du vrai, comment finit ce qui ne se laisse pas approcher : on l'atteint, et l'on n'y trouve rien. Un bāṭin décousu de son ẓāhir n'est pas devenu bāṭil par parenté de mots ; il le devient par destin de structure : il se comporte exactement comme le vain, puisqu'il s'est ôté tout moyen d'être autre chose. Les lettres ne se touchaient pas ; les trajectoires, si. La langue avait placé l'avertissement au bon endroit.
Il reste à retourner le critère, sans quoi cette planche serait la plus hypocrite de toutes. Car que faisons-nous d'autre, depuis la première ligne de cette série, que chercher sous les mots un sens qui ne se voit pas d'abord ? Notre travail entier est une fréquentation du bāṭin, et il n'a de légitimité qu'aussi longtemps qu'il reste cousu au ẓāhir : la racine attestée dans les dictionnaires que chacun peut ouvrir, le verset cité par son numéro que chacun peut vérifier, la source produite que chacun peut contester. Qu'un seul de ces fils casse, et notre doublure devient chiffon, notre profondeur devient dorure. Al-Matīn est le garde-fou d'al-Bāṭin : le ventre a besoin d'une échine, et le sens caché n'a le droit d'exister que porté par une chaîne que d'autres peuvent saisir. Nous ne possédons pas le dedans des textes. Nous tenons seulement, aussi fermement que nous le pouvons, le dehors qui permet d'en répondre.