La clause perdue
ce qu'une phrase abandonne en traversant les langues
ILa phrase
Elle circule partout, sur des fonds de couchers de soleil et dans les épigraphes de manuels : la blessure est l'endroit par lequel entre la lumière. On l'attribue à Rūmī. On l'invoque au chevet des malades, dans les discours de deuil, dans les récits de rupture. Elle console, et il faut reconnaître qu'elle console bien.
Il faut aussi reconnaître ce qu'elle promet. Une causalité. Si la lumière entre par la blessure, alors la blessure est une porte, et le blessé possède quelque chose que l'indemne n'a pas. La souffrance cesse d'être un accident subi ; elle devient un titre. À la limite, elle devient un moyen.
Nous voudrions montrer que la phrase, telle qu'elle nous parvient, dit l'inverse de son origine — et qu'elle le dit au terme de trois opérations distinctes, dont aucune n'est un mensonge.
IILa remontée
Chercher cette formule dans le persan de Rūmī est une entreprise dont les sources s'accordent à dire qu'elle échoue : son libellé exact ne s'y laisse pas localiser. Cela ne veut pas dire que rien d'approchant n'y figure. Cela veut dire que la phrase, sous cette forme, n'est de personne.
Il existe en revanche un passage, au premier livre du Mathnawī, dont elle procède. On peut le lire. Reynold Nicholson, professeur d'arabe à Cambridge, en a donné entre 1925 et 1940 une traduction littérale, aujourd'hui dans le domaine public. Ses parenthèses sont des gloses de traducteur ; nous les conservons toutes, y compris là où elles émoussent notre propos.
Coleman Barks, poète, a tiré de cet anglais, dans les années quatre-vingt-dix, une version — une recréation à partir de la traduction de Nicholson. Elle ne procède pas du persan, langue qu'il ne lit pas, et elle ne se donne pas pour une traduction.
Puis la version a été citée, la citation raccourcie, la phrase raccourcie séparée de son paragraphe, le paragraphe de son livre, le livre de sa langue. Elle est aujourd'hui une image de partage, signée d'un nom qui n'a pas écrit ces mots.
Quatre couches, donc : le persan, Nicholson, Barks, l'aphorisme. Nous avons lu la deuxième. De la troisième, nous avons vu la page — ce qui n'est pas avoir lu le livre, et la nuance servira plus loin. La quatrième est sous les yeux de tous, et elle n'est de personne.
IIILe texte
Voici le passage, dans l'anglais de Nicholson, rendu en français. Livre I, vers 3221 à 3227.
L'eau du ruisseau (souillé) peut-elle emporter l'ordure ? Le savoir de l'homme peut-il balayer l'ignorance de son âme charnelle ?
Comment l'épée façonnerait-elle sa propre poignée ? Va, confie (le soin de) cette blessure à un chirurgien.
Les mouches s'assemblent sur toute blessure, si bien que nul ne voit la souillure de la sienne.
Ces mouches sont tes pensées (mauvaises) et ton (amour des) possessions ; ta blessure est la ténèbre de tes états (spirituels) ;
Et si le Pīr pose un emplâtre sur ta blessure, aussitôt la douleur et la plainte s'apaisent,
De sorte que tu t'imagines qu'elle (la blessure) est guérie, (alors qu'en réalité) le rayon (guérisseur) de l'emplâtre a brillé sur l'endroit (blessé).
Ne détourne pas (dédaigneusement) la tête de l'emplâtre, ô toi qui es blessé au dos, mais reconnais que cela (la guérison) procède du rayon : ne le tiens pas pour (procédant) de ta propre constitution.
Il faut lire lentement, car chaque terme sera déplacé.
La blessure n'est pas une ouverture : elle est la ténèbre de tes états. Nicholson glose (spirituels), et la glose ne fait que nommer ce que le vers dit déjà.
La lumière n'y entre pas : elle sort de l'emplâtre et brille sur l'endroit blessé. La source est le remède ; la cible est la plaie.
L'emplâtre n'est pas posé par le blessé : il l'est par le Pīr, et le passage entier démontre qu'on ne se soigne pas soi-même. L'eau sale ne lave pas. L'épée ne se forge pas sa poignée. Va voir un chirurgien.
Et la dernière ligne n'est pas une précaution ajoutée après coup. Elle conclut l'argument ouvert six vers plus haut : la guérison procède du rayon, non de ta constitution.
IVLes trois opérations
Comparons maintenant, terme à terme, ce texte et la phrase qui circule. La première opération ne retranche rien ; les deux suivantes retranchent chacune quelque chose. Il importe de ne pas les confondre.
On a d'abord débranché la source. Chez Nicholson, la lumière a une origine nommée : c'est le rayon de l'emplâtre, et il tombe sur l'endroit blessé. Chez Barks, sur la page imprimée, le lieu pansé subsiste — mais la lumière n'en émane plus : elle entre en vous à cet endroit, et d'où elle vient n'est plus dit. Pas un mot n'a été retranché. L'emplâtre a seulement cessé d'émettre pour devenir un seuil, et le regard s'est déplacé de ce qui soigne vers celui qui est soigné. Barks, cependant, garde la dernière ligne. Il tient encore la porte.
On a ensuite effacé l'emplâtre. Le lieu pansé devient la plaie nue. Le Pīr, le chirurgien, le remède : tout disparaît. Cette substitution n'est pas sur la page de Barks, qui écrit encore que la lumière entre au lieu pansé. Elle se produit dans le passage de cette page à la citation, et elle n'a pas d'auteur.
On a enfin laissé tomber la clause. Ne crois pas que tu te guéris toi-même : la ligne s'éteint au bord de la citation, comme une désinence à la pause. Elle est, sur la page imprimée, décrochée du bloc qui la précède et rejetée vers la marge. L'œil qui recopie s'arrête avant elle sans avoir eu à la refuser.
Regardez l'ordre. La première opération ôte à la lumière son origine sans ôter un seul mot. La deuxième ôte celui qui soigne. La troisième ôte l'interdiction de se croire son propre médecin. Ce qui demeure, au terme, tient dans une formule que le même passage employait pour désigner l'orgueil — je suis meilleur que lui, disait Satan. Ce qui demeure, c'est vous, votre plaie, et une lumière qui n'appartient qu'à vous.
VPourquoi elles tombent
Il serait commode d'imputer ces pertes à la négligence, ou au marché. Ce serait manquer la mécanique, qui est plus intéressante et beaucoup moins morale.
Un aphorisme doit tenir en mémoire et se citer sans contexte. Il vit d'être détachable. Or un chirurgien est une dépendance contextuelle. Un emplâtre en est une. Une clause de sûreté, par définition, en est une : elle limite l'énoncé, elle le rend tributaire d'une situation, elle lui retire sa portée universelle. Elle est à la phrase ce que la désinence est au mot — cette marque finale qui ne change pas la racine et décide de sa fonction dans l'ensemble.
Une phrase qui voyage perd donc sa désinence avant de perdre sa racine. Elle garde ce qu'elle affirme et abandonne ce qui la conditionnait. On obtient, au terme du trajet, un énoncé grammaticalement intact et fonctionnellement inversé : les mêmes consonnes, un autre cas.
La langue arabe donne à cette mécanique une image qu'elle n'a pas cherchée. En récitation, lorsque le souffle s'arrête — au waqf — la désinence tombe : on s'immobilise sur la consonne nue. La marque qui décidait de la fonction est précisément celle que la voix laisse choir quand elle se repose. Cela ne trouble pas la phrase récitée, où le contexte tient la fonction. Cela ruine la phrase citée, d'où le contexte a disparu. Nul ne réfute une clause de sûreté. On s'arrête avant.
Les phrases qui survivent au voyage ne sont donc pas les plus vraies. Ce sont les plus autonomes. Le tri ne se fait pas sur la justesse ; il se fait sur l'aptitude à se passer de conditions. Et l'on mesurera l'ampleur du phénomène à ceci : il arrive qu'on confonde la même formule avec « Anthem », une chanson de Leonard Cohen parue en 1992, où une imperfection laisse passer la lumière. Nous n'en citerons pas le vers. Le détacher de sa strophe pour l'épingler ici reviendrait à faire subir à Cohen l'opération que nous décrivons — et un article ne peut pas commettre ce qu'il expose. Qu'il suffise de constater que deux textes séparés par sept siècles et deux continents ont fini par se dissoudre dans une seule image. Ce n'est plus une citation. C'est un attracteur.
VICe qu'elles protégeaient
Reste à dire ce que l'on perd, et ce n'est pas une nuance d'érudit.
Sans emplâtre et sans clause, une spiritualité de la blessure devient une technique. Si la lumière entre par la plaie, alors il faut une plaie, et l'on cherchera à s'en faire une, ou l'on décorera celles qu'on a, ou l'on tiendra pour supérieur celui qui saigne davantage. On enseignera qu'il faut être brisé pour voir. On enverra les jeunes gens se faire briser.
Le texte s'y refusait par tout ce qu'il disait. La tradition à laquelle il appartient s'y refuse ailleurs, et plus fermement encore. L'ouverture d'une poitrine y est toujours attribuée à un autre que celui qui la subit : a-lam nashraḥ laka ṣadrak — ne t'avons-Nous pas ouvert la poitrine ? Le sujet du verbe n'est pas l'homme. Et lorsque l'homme, lui, ouvre sa poitrine par son propre mouvement, le même verbe sert à dire qu'il l'ouvre au reniement : man sharaḥa bi-l-kufri ṣadran.
On peut donc s'ouvrir soi-même. On ne s'ouvre jamais soi-même vers la lumière. L'épée ne façonne pas sa poignée, et une cavité n'est pas encore une coupe.
VIILe reste
Nous ne pouvons pas tout dire, et il faut marquer où nous nous arrêtons.
Nous avons vu la page de Barks, et nous n'avons pas lu son livre. Que l'aphorisme ne figure nulle part ailleurs dans ce volume, nous n'en savons rien : une page trouvée n'est pas plus de trois cents pages lues, et l'on ne démontre pas une absence en cherchant un mot. Nous disons donc seulement ceci — la phrase qui circule n'est pas sur la page dont elle procède.
Nous ne prêtons à personne l'intention de trahir. Une version poétique n'est pas une falsification, et l'abréviation qui suit n'a pas d'auteur : elle est l'œuvre du nombre, de la vignette, du besoin qu'a chacun d'une phrase brève à opposer au malheur.
Et nous n'affirmons pas que la consolation soit un mal. Une phrase peut être fausse dans sa lettre et bienfaisante dans son usage, et il faudrait une grande dureté pour la retirer à qui s'y appuie. Nous disons une chose plus étroite : qu'une phrase dépouillée de ses conditions finit par autoriser ce que ces conditions interdisaient, et qu'il vaut de savoir laquelle des deux on répète.
VIIILe sceau
Une phrase, comme un mot, se scelle par la fin. La dernière ligne n'est pas ce qui reste quand tout est dit : c'est ce qui décide, rétrospectivement, de ce qui a été dit. Retirez-la, et tout ce qui précède change de fonction sans changer un seul terme.
Les récitants ont rencontré ce péril avant nous, et ils lui ont opposé une discipline. Sachant qu'à la pause la voyelle finale tombe, le tajwīd a forgé deux manières de ne pas la laisser disparaître tout à fait : le rawm, où un reste de voix effleure la voyelle ; l'ishmām, où les lèvres se ferment sur la ḍamma sans qu'aucun son ne sorte. La marque ne s'entend plus. Elle se voit encore.
Il y a là, pour qui cite, quelque chose à apprendre. On ne peut pas toujours porter la clause jusqu'au bout du souffle. On peut, à l'endroit où l'on s'arrête, faire voir qu'elle existait.
Car voici ce que le monde répète : la blessure est l'endroit par lequel entre la lumière. Et voici ce que le texte disait : ta blessure est la ténèbre de tes états (spirituels).
Il ne nous appartient pas de rendre à cette phrase ce qu'elle a perdu, car elle ne nous appartient pas. Il nous appartient de savoir qu'elle avait un emplâtre, un chirurgien et une dernière ligne — et de ne pas répéter, sous le nom d'une sagesse ancienne, l'exact contraire de ce que cette sagesse avait pris soin de dire.
Sources
Reynold A. Nicholson, The Mathnawí of Jalálu'ddín Rúmí, Gibb Memorial Series, Luzac, 1925-1940 — livre I, vers 3221 à 3227. Traduction dans le domaine public. Les parenthèses sont les siennes ; le français est de nous.
Coleman Barks, The Essential Rumi, HarperSanFrancisco. Le passage se lit page 142 de l'exemplaire que nous avons consulté ; les rééditions étant repaginées, on le trouvera dans tous les cas immédiatement avant le poème intitulé « The Mouse and the Camel ». Un article sur les références qui se perdent en chemin se devait d'en donner une qui ne dépende pas de son support.
QIMI-7 · Scanner le Sens