Poème · compagnon du pont
Là où le poisson retrouve sa mer
Vers libres rimés — pas un mètre khalilien strict. Les allusions coraniques y sont déclarées (iqtibās), non dissimulées : le poème cite, il ne se substitue pas. Il reprend, en dix vers, les motifs que la série a posés un à un — le mirage, le pacte, les deux mers et l'isthme, la coupe et l'eau.
سَأَلْتُ السَّرَابَ: أَمَاءٌ أَنْتَ؟ … فَغَابْ
J'ai demandé au mirage : es-tu de l'eau ? … il s'est évanoui.
وَسَأَلْتُ الصَّوْتَ: مَنِ الرَّاوِي؟ … فَمَا جَاءَ الجَوَابْ
J'ai demandé à la voix : qui rapporte ? … la réponse n'est pas venue.
وَقِيلَ لِي: الحَقُّ ثَقِيلٌ … يُنْقَشُ كَنَقْشِ الكِتَابْ
On m'a dit : le vrai est lourd … il se grave comme la gravure du livre.
وَالقَلْبُ يَعْرِفُ عَهْدًا … شَهِدَتْهُ الأَرْوَاحُ قَبْلَ التُّرَابْ
Et le cœur reconnaît un pacte … dont les âmes ont témoigné avant la poussière.
البَطْنُ يَسْتُرُ سِرَّ النَّشْأَةِ … وَالظَّهْرُ يَحْمِلُ مَا فِي الحِسَابْ
Le ventre couvre le secret de la genèse … et le dos porte ce qui est au compte.
بَحْرَانِ يَلْتَقِيَانِ … وَبَيْنَهُمَا بَرْزَخٌ لَا يُذَابْ
Deux mers se rencontrent … et entre elles, un isthme que rien ne dissout.
وَالحُوتُ عِنْدَ المَجْمَعِ يَحْيَا … وَيَتَّخِذُ سَبِيلَهُ فِي العُبَابْ
Et le poisson, au confluent, revit … et prend son chemin dans les flots.
مَا كُلُّ فَقْدٍ خَسَارَةٌ … رُبَّ فَقْدٍ كَانَ فِيهِ الإِيَابْ
Toute perte n'est pas une ruine … il est des pertes où loge le retour.
وَالكَوْثَرُ يَجْرِي عَطَاءً … وَالكَأْسُ تُورَثُ لَا الشَّرَابْ
Le Kawthar coule en don … la coupe s'hérite, jamais le breuvage.
فَيَا فَتَّاحُ افْتَحْ بِالحَقِّ … فَأَنْتَ الَّذِي يَفْتَحُ الأَبْوَابْ
Ô Fattāḥ, ouvre par le vrai … car c'est Toi qui ouvres les portes.
Le neuvième vers — « la coupe s'hérite, jamais le breuvage » — reprend la loi de passage établie dans « Rien ne transmet l'eau ». Le sixième, l'isthme qui fait se toucher sans confondre, est le cœur de « Reliés, non fondus ».