Scanner le Sens · Le pont ↑ Grammaire du discernement

Le pont · vers La maison du sens

Reliés, non fondus

Pont vers la maison suivante

Note liminaire. Cette pièce n'est pas un septième épisode : la série en compte six, et elle est close. Ceci est un pont. Il part d'une phrase qu'on entend partout aujourd'hui, il la fait passer par la grammaire que six planches ont établie, et il débouche sur le seuil de la prochaine maison. Comme toujours, les faits de langue seront donnés comme faits, les lectures comme lectures, et le critère sera retourné contre nous avant de clore.


La phrase est de notre époque, et chacun l'a croisée sous une forme ou une autre : nous faisons partie d'un tout, peu importe le nom qu'on lui donne, et seule l'abstraction humaine crée l'illusion d'en être séparés. Commençons par honorer ce qu'elle veut : le refus de l'isolement, le désir du lien. Ce désir est juste, et rien de ce qui suit ne le conteste. Mais la phrase contient trois affirmations déguisées en une seule évidence, et la grammaire du discernement a précisément appris à les dénouer.

La première : être partie d'un tout. Soit. Mais l'appartenance ne dit rien de l'essence. La note fait partie de la symphonie ; la note n'a rien d'une petite symphonie. La brique fait partie de la maison ; la brique ne loge personne. Être dans une chose et être du même que cette chose sont deux relations distinctes, et les confondre est un saut que nul ne démontre jamais : on le glisse, porté par la chaleur du mot « tout ».

La deuxième : peu importe le nom. Ici, tout se joue, car six planches ont établi le contraire. Un tout qui parle et un tout qui ignore ne sont pas deux étiquettes sur un même bocal ; ce sont deux architectures incompatibles, et le nom est le lieu où elles se départagent. Dans cette scène, Adam se distingue des anges par une capacité décisive : nommer. Renoncer au nom, sous couvert de largesse d'esprit, revient à renoncer au discernement même. Et la phrase porte en elle son propre retournement : elle accuse l'abstraction de fabriquer la séparation, mais « le Tout » est la plus haute abstraction qui soit. Nul n'a jamais rencontré le Tout. On rencontre des visages, des choses, des seuils. Si l'abstraction est suspecte, la première à comparaître est celle-là.

Reste la troisième affirmation, la séparation comme illusion, et c'est elle que la série entière a pesée. Nos textes décrivent autre chose : un réel cousu. Deux mers qui se rencontrent, et entre elles un isthme, le barzakh, qui les fait se toucher sans se confondre. La doublure cousue au vêtement. Le milieu qui se visite et ne s'annexe pas. Dans cette architecture, la séparation ne fait pas obstacle à la rencontre : elle en est la condition. Supprimez l'isthme, et il n'y a plus deux mers qui se rencontrent ; il n'y a plus qu'une seule eau, qui ne rencontre rien. La fusion promet le lien et livre la soupe.

Et voici où le pont s'ouvre, car la couture ne garde pas seulement le vrai : elle conditionne l'abondance. La plus courte sourate du Livre porte le mot de l'abondance maximale, al-Kawthar, le flux surabondant donné, et elle enchaîne aussitôt le don reçu au don rendu : prie, et sacrifie. Ce qui est reçu repart ; l'abondance est un fleuve, elle passe par des portes, elle ne stagne dans aucun réservoir. En face, le texte nomme l'amputé, celui dont rien ne continue. Le partage est le même partout : les aumônes croissent parce qu'elles circulent, l'usure enfle parce qu'elle retient, et ce qui retient finit effacé. La rétention et la fusion sont un seul geste vu de deux côtés : abolir le seuil, c'est arrêter la circulation. Une pièce voisine de cette maison l'a dit en une ligne que nous adoptons ici comme loi de passage : la coupe se transmet, jamais l'eau. Le seuil se lègue ; le flux se reçoit, chacun à sa porte.

Il reste à dire qui tient les portes, et la réponse referme la série sur son propre secret. L'homme est l'être des seuils parce qu'il est l'être des noms : un traducteur posté entre les étages, qui fait passer le perçu vers le dit. Et cet instrument possède une propriété que rien d'autre ne possède : il peut se prendre lui-même pour objet, se mesurer, se corriger, jusqu'à se nommer. Mais jamais depuis rien. Son nom lui vient d'ailleurs : de ses parents, de sa langue, du pacte où c'est une question qui l'appelle et où il ne fait que répondre. La boucle entièrement fermée sur elle-même, le nom qui se donne son propre nom, nos textes la réservent, et sa contrefaçon est connue : faisons-nous un nom. L'homme vrai se nomme dans une langue qu'il n'a pas inventée, et c'est pourquoi cette série a pu faire ce qu'elle a fait : en traduisant sa langue, on le traduit lui. Six planches de racines furent, sans le dire, une anthropologie.

Un traducteur posté au seuil, qui reçoit ce qu'il n'a pas fabriqué et rend ce qu'il ne garde pas : la langue a un mot pour cette condition, et il ouvrira la maison suivante. La dette s'y dit dayn, et le Livre ordonne de l'écrire ; le jour du compte s'y dit yawm ad-dīn ; et l'orientation d'une vie entière s'y dit dīn, du même trilitère. Vivre orienté, dans cette grammaire, revient à porter une obligation qu'on assume : recevoir, traduire, rendre. L'économie du réel commence là, et elle sera le chantier de la prochaine série.

Un dernier scrupule, comme à chaque clôture. Celui qui a passé six planches à défendre les seuils court un danger symétrique de celui qu'il dénonce : le douanier peut se barricader, faire du poste une forteresse et de la séparation une fin. Or la couture relie, elle aussi ; l'isthme existe pour que les mers se touchent, la coupe pour que l'eau passe, le seuil pour qu'on le franchisse. Fermer toutes les portes et fondre tous les murs sont deux façons d'empêcher la même chose : que quelque chose circule. Nous ne défendons ni la soupe ni la citadelle. Nous tenons une porte, et nous la tenons ouverte.


La loi de passage citée plus haut, « la coupe se transmet, jamais l'eau », vient de notre pièce « Rien ne transmet l'eau », à lire sur scannerlesens.com.

La pièce compagne · poème عِنْدَ المَجْمَع — Au confluent Dix vers rimés en -āb, arabe et français — les mêmes motifs, dits autrement : le mirage, l'isthme, la coupe. 1:36 →