La lecture qui ne peut pas se tromper
anatomie d'un procédé, à propos d'une étymologie divine
ILe spécimen
Une vidéo circule. Un homme, devant un tableau blanc couvert d'axes et de figures, expose ce qu'il nomme la signature structurelle de toutes choses. On y lit, en gros caractères, deux équations : EL = DIEU, et ALEL = ALLAH. Sous les lettres arabes tracées au feutre, des flèches montent — par l'esprit, dans sa structure, dans son rapport de masse, dans la spatialité abscisse/ordonnée. À droite, une définition : GOD : Global Organisation by Definition.
La parole qui accompagne ces figures avance ceci. Dieu, le Dieu originel, n'a pas de nom, « puisqu'on ne saurait pas définir ce qu'il y a dedans ». Il cite pourtant son nom en 3:14, et 3,14 est π, qu'on retrouverait dans la Torah. Existent une valeur Ré et une valeur Ra, l'une pour le réel, l'autre pour le rationnel. Et par-dessus les dimensions se tient la valeur L, « la plus vieille appellation connue de Dieu », qui a donné Al, lequel « s'est transformé en mot Allah ».
L'orateur conclut par une exhortation : il faut aller chercher l'étymologie, c'est important de chercher, de comprendre.
Prenons-le au mot.
IICe que disent les lexiques
Le al- de Allāh n'est pas une valeur, ni un esprit, ni une appellation. C'est l'article défini de l'arabe — le morphème qui fait le livre à partir de livre. La lecture reçue décompose le mot en al-ilāh, l'article et le nom commun ilāh, « dieu », avec contraction ; d'autres hypothèses circulent, notamment un emprunt au syriaque, et nous ne trancherons pas. Toutes, cependant, s'accordent sur un point : le lām n'est pas le porteur du sens. La racine est ʾ-l-h, et c'est elle qui apparente le mot à l'hébreu ʾēl, à l'araméen ʾĕlāh, au syriaque ʾalāhā. Le lien existe donc, et il est établi depuis un siècle et demi.
Regardons alors ce que la « valeur L » conserve, et ce qu'elle abandonne. La racine est encadrée de deux laryngales : la hamza, occlusive glottale, à l'attaque ; le hāʾ, fricative glottale, à la clôture. Les grammairiens arabes les rangent l'une et l'autre parmi les ḥurūf al-ḥalq, les lettres de la gorge. Entre elles se tient le lām, seule consonne formée dans la bouche. Le procédé retient précisément celle-là.
Le hāʾ, du reste, n'est pas une consonne comme les autres. C'est une expiration — un souffle qui sort sans rencontrer d'obstacle, ce que le tajwīd range sous le hams. Il est la dernière lettre du Nom. Qui prononce Allāh et s'arrête finit sur ce souffle.
Nous n'en tirons aucune doctrine, et il faut le dire ici plutôt qu'ailleurs, car c'est ici que la tentation est la plus vive. Qu'un son soit un souffle ne prouve pas qu'il signifie le souffle. La phonétique n'est pas la sémantique, et les confondre reviendrait à commettre exactement ce que nous décrivons. Nous constatons une chose, et une seule : la lecture qui retient la valeur L retient la seule lettre du Nom qui ne soit pas de la gorge. Elle garde l'oral, et laisse tomber les deux souffles qui l'encadrent.
Rê et Râ ne sont pas deux valeurs. L'égyptien s'écrivait sans voyelles ; le nom du dieu solaire se note rʿ, et les égyptologues le restituent tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, selon des conventions modernes. La polarité du réel et du rationnel repose sur un choix de transcription européen.
God est un mot germanique, attesté dans les langues du Nord avant leur christianisation — vieil anglais god, gotique guþ, allemand Gott. Global, organisation, definition sont des mots latins entrés en anglais bien plus tard. Faire dériver le premier des trois autres, c'est faire descendre un grand-père de ses petits-enfants. Ce n'est pas une étymologie. C'est un acrostiche.
Reste le nombre. Exode 3:14 porte ʾehyeh ʾăšer ʾehyeh, et le nom vient au verset suivant. Mais « 3:14 » n'est pas dans le texte. Les chapitres sont une division chrétienne du XIIIᵉ siècle, attribuée à Étienne Langton ; les versets de la Bible hébraïque sont anciennement délimités par les massorètes, mais leur numérotation est imprimée au XVIᵉ siècle. Le repère qu'on fait parler a été posé sur le rouleau environ deux mille cinq cents ans après sa rédaction, par des hommes qui ne cherchaient pas π. Et 3,14 n'est pas π : c'est une troncature décimale, dans une notation à virgule que l'Antiquité n'avait pas.
Deux contingences superposées — l'apparat d'un éditeur, et notre base de numération — élevées au rang de signature divine.
IIIL'objection, et pourquoi elle ne sauve rien
On nous répondra que le A et le E ne sont qu'une affaire de degré d'aperture. C'est exact. Le trapèze vocalique range [a] parmi les voyelles ouvertes et [e] parmi les mi-fermées, et nul phonéticien ne le conteste. C'est même le genre de fait vrai dont ces constructions ont besoin pour tenir debout.
Voyons ce qu'il autorise. Si la proximité d'aperture suffit à établir une parenté, alors mal et mel sont apparentés, sac et sec, fer et far. Toute langue possède un [a] et un [e]. Un critère qui n'exclut aucun cas n'en établit aucun.
Et la parenté sémitique, celle qui est réelle, ne passe pas par les voyelles. Elle passe par le squelette consonantique. C'est le principe même de ces langues : les consonnes sont l'invariant reçu, la vocalisation est ajoutée. Ce que ʾilāh partage avec ʾēl, ce sont les consonnes — dont celle qu'on a supprimée.
Le fait invoqué est donc juste, et il travaille dans un seul sens. Il sert à rapprocher El de Al ; il n'est jamais convoqué contre un rapprochement. Il explique ce qu'on veut expliquer et se tait sur le reste.
IVLe dispositif
Nous pouvons maintenant décrire la machine, qui est plus instructive que ses erreurs.
La prémisse fabrique son immunité. L'orateur commence par poser que le Dieu originel n'a pas de nom, puisqu'on ne saurait définir ce qu'il y a dedans. Trois phrases plus loin, il livre son nom le plus ancien. Ce n'est pas une distraction. L'innommable est précisément ce qui autorise à nommer sans risque : nul ne peut vérifier ce dont on vient de dire qu'il excède la vérification. Il faut d'abord fermer la porte à toute contestation, ensuite seulement on peut affirmer.
Un fait réel est mis au travail dans une seule direction. L'aperture existe. La parenté sémitique existe. La variation de transcription existe. Chacun de ces faits est vrai, et chacun est utilisé là où il arrange et oublié ailleurs. La graphie égyptienne devient deux mots quand il en faut deux, et une seule quand il n'en faut qu'une.
Aucun résultat ne peut être faux. C'est le trait décisif, et il ne se voit pas sur les images. Demandez-vous ce qui, dans cette lecture, pourrait un jour la démentir. Quelle découverte lexicale, quel manuscrit, quel calcul. Il n'y en a aucun. L'instrument ne rejette rien parce qu'il n'a pas été fait pour trier. Il a été fait pour relier.
Et l'on dénonce ce que l'on va faire. Chacun essaie de te vendre sa religion, dit-il, avant de vendre la sienne. Allez chercher l'étymologie, dit-il, en offrant une étymologie qu'aucun lexique ne porte. Il place l'auditeur en position de vérifier, tout en s'installant, lui, hors de la série vérifiable.
VOù la faute est grave
Tout ce qui précède est philologique, et l'on pourrait s'en tenir là. Mais il y a plus lourd, et c'est sur le tableau blanc.
Dieu y a des coordonnées. La valeur L y voisine la valeur Ré, la valeur Ra, la valeur dimensionnelle. Une colonne, un axe, une abscisse. Un terme dans une série.
Or c'est là, exactement là, que le Coran situe l'unique faute. Inna Llāha thālithu thalāthatin (5:73) : ils ont mécru, ceux qui disent que Dieu est le troisième de trois. L'interdit ne porte pas sur le nombre trois. Il porte sur la préposition — sur le fait d'être compté parmi. Et la grammaire juste est donnée ailleurs : illā huwa rābiʿuhum (58:7), Il est leur quatrième ; de cinq, leur sixième. Toujours n+1, jamais n. Il excède le compte et n'y entre pas.
Celui qui assigne à Dieu une case dans son tableau vient d'écrire thālith thalātha au feutre noir. Il l'a fait après avoir assuré que Dieu était innommable. Les deux gestes ne se contredisent pas : le second a rendu le premier possible.
Il y a un nom pour cela dans le corps même de l'écriture. L'alif ne porte aucun point, non parce qu'il serait au-dessus des autres lettres, mais parce qu'il est hors du tableau des points, ce par rapport à quoi les positions se situent. Le point qui prend la place de l'alif ne devient pas l'origine. Il devient un point de plus, qui a cessé de savoir où il est.
VILe critère
Nous n'écrivons pas ceci depuis une rive sèche, et il faut le dire clairement, car le lecteur pressé ne distinguera pas cette lecture de la nôtre. Nous cherchons, nous aussi, la structure dans les lettres. Nous tenons, nous aussi, que le signe porte davantage qu'il ne dit. Le sujet ne nous sépare pas.
Ce qui sépare tient en une phrase : une lecture qui ne peut pas se tromper n'éclaire rien.
Et cela ne se prouve pas en s'en réclamant. Cela se prouve par les retraits. Nous avons proposé un test grammatical qui départageait deux manières de dire « je », et nous l'avons enterré le jour où un verset l'a renversé. Nous avons avancé un indice de cohérence chiffré, et nous l'avons laissé provisoire faute d'avoir déroulé les paires qui le fondent. Nous avons cru tenir un verset qui résistait à la symétrie, et nous l'avons suspendu, faute de savoir contre quel fond il faisait exception. Nous avons écrit un nombre de pages que nous n'avions pas comptées, et il a fallu l'ôter. Chaque fois, ce qui a survécu était moins ample et plus vrai.
Une lecture qui n'a jamais rien retiré n'a jamais rien risqué. Elle n'a pas été mise à l'épreuve, parce qu'elle est construite pour ne pas pouvoir l'être.
Le signe distinctif n'est donc pas dans les figures, ni dans l'assurance, ni dans la quantité des rapprochements. Il est dans une question qu'on peut poser à n'importe qui, et à soi-même en premier : qu'est-ce qui, dans ce que vous dites, pourrait se révéler faux ?
Celui qui n'a rien à répondre ne fait pas une lecture. Il fait une serrure, et il l'appelle une clé.
QIMI-7 · Scanner le Sens